Quelques notes de la table ronde autour de notre lettre ouverte

Le 29 septembre 2026, nous avons organisé le lancement de la lettre ouverte « Pour des pratiques d’orientation intégrant la durabilité ». La lettre a été initiée par le Lab Green Guidance et la communauté réunie autour de l’initiative Exploring Green Guidance, et elle a depuis été signée par des chercheurs et chercheuses de plusieurs pays. La session, modérée par Eva Kavková, a débuté avec Peter Plant, qui a présenté l’idée de green guidance, et avec André Chauvet, l’un des auteurs de la lettre, qui en a exposé les arguments principaux de la lettre. Une table ronde a suivi, avec Anne Chant, présidente de la Fondation NICE (Réseau pour l’innovation dans l’accompagnement professionnel en Europe), Romain Boitard, conseiller sur le verdissement à la Fondation européenne pour la formation, et Valérie Cohen-Scali, titulaire de la Chaire UNESCO d’orientation tout au long de la vie.

Peter Plant : l’orientation et l’accompagnement professionnels n’ont jamais été neutres

Peter Plant a ouvert le débat en se demandant si la profession avait jamais été neutre. « Même si vous pensez être impartial ou neutre, vous faites toujours partie de quelque chose d’autre : vous faites partie des politiques de quelqu’un, de la société dans laquelle vous vivez, de l’époque qui est la vôtre. » André Chauvet a tenu des propos similaires : « l’orientation et l’accompagnement sont par nature des questions politiques ». Selon lui, la question de la neutralité est en partie tranchée par la finalité même de la profession. Si les professionnel·le doivent faciliter des choix éclairés, alors « chacun a le droit de connaître l’impact écologique et social réel du travail qu’il exerce ou qu’on lui propose ». Il a ajouté que cela « ne porte en aucune façon atteinte à la liberté de choix ».

Romain Boitard, qui a tenu à préciser qu’il n’est pas conseiller en orientation et qu’il travaille à la croisée des politiques climatiques et de l’analyse du marché du travail, a rejeté la prémisse de la question. « Non, ce n’est pas être politique. C’est juste être rationnel. » Il a invité les professionnel·les à ouvrir le dernier rapport du GIEC et à considérer la situation dans laquelle se trouve le monde, et il a décrit le véritable choix comme celui entre nier, retarder ou agir face aux faits établis. Anne Chant a fait le même constat à partir de la pratique : « Ce n’est pas une question politique, c’est une question de survie pour les jeunes dont nous parlons. Ce n’est pas politique, ce sont simplement des faits. » Elle a ajouté que les écoles et les institutions devraient établir ces faits en amont, afin que le fait d’aborder la soutenabilité dans un entretien d’orientation ne soit pas une surprise. Cela « doit être normalisé », a-t-elle dit, au même titre que de demander à quelqu’un s’il préfère travailler à l’intérieur ou à l’extérieur. Elle a aussi maintenu l’approche centrée sur la personne : « Nous devons renvoyer un miroir de ce qui est dit, sans juger, parce que c’est leur vie et qu’elles peuvent faire leurs propres choix. »

Valérie Cohen-Scali a soutenu que l’objection repose sur un manque d’information. « Si les professionnel·les sont formés, s’ils disposent d’informations sur la situation, ils ne nous poseront pas cette question. Ils sauront qu’il n’y a pas le choix. Ils doivent changer leurs pratiques. » À ses yeux, la lettre rend aussi visible quelque chose que la profession n’avait pas reconnu : que l’orientation « met en lumière la dimension politique du conseil et de l’orientation professionnels, qui n’a jamais vraiment été reconnue, mais qui est, nous le voyons bien, manifestement centrale. »

Éviter l’approche moralisatrice de la green guidance

La lettre n’ignore pas l’objection selon laquelle la soutenabilité peut devenir un fardeau supplémentaire pour les personnes qui ont le moins de marge de manœuvre. André Chauvet l’a formulée sous la forme de questions ouvertes : « Pour beaucoup de personnes, le principal défi reste l’accès à un travail décent. Comment, alors, ne pas ajouter de l’injonction et de la culpabilisation ? Comment ne pas réduire les questions de soutenabilité aux seules personnes qui ont des accès facilités ? Comment »

Romain Boitard a répondu à partir des données du marché du travail. « Les gens ne sont pas égaux quant au choix de leur carrière », a-t-il dit, le revenu familial, la situation géographique, le genre, les qualifications et les responsabilités familiales limitant tous le champ des possibles. « L’idée n’est pas d’adopter une approche moralisatrice et de dire aux gens qu’ils peuvent mieux choisir. » Pour les plus défavorisés, il recommande d’« être réaliste et non moralisateur, et d’examiner les opportunités réellement disponibles à proximité ». Eva Kavková a résumé l’aspect pratique : on ne peut ni culpabiliser les personnes ni les pousser vers quelque chose d’inconfortable, et « il est vraiment important qu’elles aient un certain choix et un revenu stable, et qu’ensuite, peut-être, elles puissent aller plus loin ». Elle a aussi rappelé une conclusion de la conférence NICE à Athènes : « il ne faut jamais pousser l’individu, il faut pousser le système. »

Anne Chant a ajouté une mise en garde sur la composition de l’assistance. Parmi celles et ceux qui travaillent sur ces questions, a-t-elle dit, il n’y a pas assez de diversité, et il faut tenir compte des besoins des « personnes qui n’ont pas le privilège de se poser ces questions parce qu’elles n’ont pas le temps de s’y consacrer ». « Elles essaient simplement de survivre. » Elle a appelé à un engagement auprès de la majorité mondiale, en rappelant que le monde occidental est à l’origine d’une grande partie du problème.

Peu de place pour la justice sociale dans le paradigme adaptatif de l’orientation

Le lien avec la justice sociale a traversé toute la session. Eva Kavková l’a présenté comme une conclusion de la conférence d’Athènes : il n’y a « pas d’emplois verts ni de green guidance sans justice sociale ». André Chauvet a décrit l’approche politique actuelle, qui traite l’orientation comme une affaire de verdissement des emplois et des compétences et d’adaptation au monde tel qu’il est, et il a noté que « dans ce paradigme adaptatif, la justice sociale a peu de place. » Il a conclu son intervention par une affirmation politique : « Repolitiser l’orientation, c’est refuser de laisser le seul marché décider de ce que vaut un travail et du monde qu’il contribue à fabriquer. »

Anne Chant a été la plus directe sur ce que fait aujourd’hui la profession. En travaillant avec des praticiens dans un quartier défavorisé de l’est de Londres, a-t-elle dit, elle les voit soucieux de savoir où se situent les pénuries de compétences : « Notre travail consiste alors à dire aux jeunes où ils vont trouver un emploi, là où le monde néolibéral que nous servons a besoin d’eux. » Les emplois verts, a-t-elle soutenu, reproduisent souvent ce schéma : ils répondent à une demande d’ingénieurs et de fabricants, mais ne vont pas assez loin « dans la prise en compte du tableau d’ensemble de l’épanouissement humain, sociétal et planétaire ». Dans ses remarques finales, elle a rappelé que l’orientation est née du souci de s’assurer que les enfants aient un emploi à la sortie de l’école. « Toute la raison d’être de l’orientation et de l’accompagnement doit changer, parce que nous ne sommes plus dans le même monde qu’avant, que nous avons de nombreux autres enjeux de justice sociale à traiter, et que l’accompagnement professionnel peut être un de moyens pour le faire. »

Le « hype » autour des emplois verts

Romain Boitard a consacré une grande partie de son intervention à ce que disent les données du marché du travail sur les emplois verts. « Au niveau de l’analyse du marché du travail, nous avons vu cet engouement pour les emplois verts durer depuis plus de dix ans. » Après dix ans, a-t-il dit, les statistiques confirment que les emplois verts classiques progressent, « mais c’est presque infime. C’est moins de 5 %. » Le changement le plus important concerne les métiers qui restent les mêmes, comme mécanicien, dentiste, banquier ou décorateur d’intérieur. « L’idée n’est pas de passer des emplois bruns aux emplois verts. C’est de comprendre comment les emplois bruns peuvent devenir verts. » Anne Chant en avait donné plus tôt un exemple, en décrivant un décorateur qui, de sa propre initiative, avait changé la peinture qu’il utilise et la manière dont il élimine les surplus.

Il a également soutenu que l’anticipation des compétences, aussi utile soit-elle, ne peut pas trancher la question de ce qui est souhaitable. « L’analyse des compétences et l’approche prospective nous disent où va le marché du travail. Mais cela ne nous dit pas, si cette direction est souhaitable sur le plan environnemental ou social. » Il a donné l’exemple d’une ville où environ 10 000 emplois seraient créés dans la fabrication de SUV électriques : « est-ce vraiment ce que nous voulons, fabriquer davantage de SUV électriques ? C’est cela, l’avenir que nous voulons ? » L’inverse est vrai aussi, puisque l’industrie du ciment est « totalement brune » et a pourtant besoin de personnes qui travaillent à le rendre plus soutenable. Et certaines technologies à l’origine d’emplois verts ont un autre usage : les drones qui surveillent les terres agricoles « peuvent facilement être transformés en drones tueurs dans des situations de conflit ». Anne Chant en a tiré la conséquence pour la pratique, en affirmant que l’approche adéquationniste « est complètement redondante, parce que ce n’est pas une question d‘‘adéquation des compétences. Cela ne l’a jamais vraiment été, si l’on est honnête. »

Intégrer par défaut la soutenabilité environnementale dans nos pratiques

Romain Boitard a formulé une critique du terme lui-même. La plupart des gens supposeront que la “green guidance” désigne un accompagnement vers les emplois verts, ce qui n’est pas le propos, et « une bonne orientation professionnelle intégrera la soutenabilité par défaut ». Peter Plant a répondu en fin de session que l’alternative pose la même difficulté, puisque la soutenabilité comporte au moins quatre dimensions : écologique, économique, sociale et culturelle. « Il est intéressant et important de réunir tous ces niveaux. »

Pour avancer: Communautés de pratique, apprentissage entre pairs et approche systémique

Romain Boitard s’est montré sceptique quant à la distribution de supports et des outils : « l’idée de distribuer des boîtes à outils ne fonctionne pas, il faut pas en rester là. » Ce qui change les pratiques, a-t-il dit, c’est « le développement professionnel continu, les communautés de pratique, l’apprentissage entre pairs ». Anne Chant a annoncé que NICE mettrait à jour son référentiel des compétences et des rôles des professionnel·les, et a invité toute personne souhaitant y contribuer à la contacter. Elle a également plaidé pour que l’orientation cesse de demander aux jeunes quel métier ils veulent, et leur demande plutôt « à quoi vous voulez que ressemble votre vie ». Romain Boitard a aussi averti que les demandes de financement se heurteront à l’argument selon lequel la compétitivité passe en premier, un point de vue qu’il a jugé erroné : « nous confondons compétitivité et action climatique ». Peter Plant a rappelé aux participants que le champ ne part pas de zéro. Le document de travail de l’OCDE de 2024 recense des programmes d’éducation à l’orientation au Canada, au Royaume-Uni, en Flandre, aux États-Unis, en Écosse et en France, entre autres, et il a déclaré sans détour : « Nous sommes désormais un mouvement ».

La conclusion a pris la forme d’un appel à l’action : les participants peuvent signer la lettre ouverte, télécharger le manuel pour les praticiens et la boîte à outils, et suivre la supervision entre pairs en anglais, le Lab Green Guidance en français et le groupe Guiding Green Careers au Royaume-Uni. Ils étaient également encouragés à s’adresser aux instances qui fixent les codes de déontologie nationaux et les référentiels de compétences, à travailler avec l’association professionnelle, à parler de green guidance, à discuter des freins perçus, à adapter ou à développer de nouveaux outils… Et aussi à travailler avec les décideurs politiques pour adapter les référentiels qualité, les cahiers des charges des marchés publics et la conception des services et des dispositifs. Les pistes d’action sont nombreuses – et la communauté professionnelle est à la hauteur de la tâche !