Lettre ouverte: Réinterroger la boussole qui guide encore les vies professionnelles

Prononcé lors de l’évènement de lancement de la lettre ouverte Pour des pratiques d’accompagnement et d’orientation intégrant les enjeux de soutenabilité

Au nom du Lab Green Guidance, je suis à la fois très heureux, reconnaissant à toutes et tous, et aussi un peu « fier » d’ouvrir ce webinaire. Car ce moment n’est pas seulement pour nous l’occasion d’exprimer nos constats, nos inquiétudes et nos propositions. Nous savons que les lettres ouvertes sont nombreuses et peuvent se perdre dans le bruit assourdissant des colères du monde. Nous croyons sincèrement que l’avenir n’est pas encore écrit, et que dans ces temps de prédation et d’égoïsmes destructeurs, des portes et des chantiers peuvent s’ouvrir pour maintenir un monde habitable et solidaire, et le rendre plus juste.

Naïveté ? Utopie ? « Vivre, c’est ne pas se résigner », disait Albert Camus. Nous ne nous résignons pas. Et nous avons bien l’intention de persévérer. Mais pour cela, nous avons besoin d’élargir notre rayon de pensée, de parler plus fort et à plus de personnes, de sortir de nos bureaux, de trouver des alliés, des porte-voix. Et d’échanger avec celles et ceux qui font les politiques publiques. Car l’orientation et l’accompagnement sont éminemment des sujets politiques.

Cette lettre ouverte, qui est aussi un appel, s’articule autour de trois questions : Pourquoi ? Pour quoi d’autre ? Comment avancer ?

1. Pourquoi : des constats d’abord

Au sortir d’un été terrible où chacun a pu ressentir les impacts du changement climatique, les enjeux écologiques pèsent plus que jamais sur l’habitabilité du monde et transforment profondément les vies professionnelles.

Dès 1996, Peter Plant, que nous sommes tellement heureux d’accueillir, posait les bases de la Green Guidance. Il appelait les professionnel·les de l’orientation à dépasser une vision strictement individualiste des parcours, pour intégrer les enjeux environnementaux, sociaux et collectifs dans les choix de carrière. L’orientation ne peut plus se limiter à « optimiser » l’employabilité individuelle.

Pourtant, malgré de nombreux travaux académiques remarquables et des initiatives partout dans le monde, les actions restent limitées, souvent portées par des professionnels seuls ou des collectifs mobilisés mais peu influents.

Et les politiques publiques abordent surtout l’orientation sous l’angle du verdissement des métiers et des compétences, dans un paradigme d’adaptation au monde tel qu’il est. Comme si le monde actuel et celui à venir n’étaient pas la conséquence de décisions.

Comme si les règles de l’employabilité étaient une fatalité. Et dans ce paradigme adaptatif, la justice sociale a peu de place.

Et si beaucoup de professionnel·les sentent que les pratiques ne peuvent se poursuivre à l’identique, ils peinent à l’affirmer ouvertement. Et à le traduire dans leur accompagnement quotidien.

Les arguments pour maintenir un statu-quo sont aujourd’hui bien documentés :  pas d’intégration dans les consignes officielles, possible atteinte à la neutralité, questions sur la légitimité du professionnel et ses pratiques (comment faire concrètement ?), risque de pression supplémentaire sur des personnes qui ont déjà bien des difficultés à trouver un travail décent.

Le risque est alors de marginaliser des pratiques alternatives, réduites à de simples convictions intimes.

2.Pour quoi d’autre : un nouveau paradigme : les vies professionnelles soutenables

Si nous voulons aller au-delà du greenwashing, il nous faut réinterroger collectivement nos conceptions des vies professionnelles à venir.

Ces vies professionnelles soutenables pourraient s’inscrire dans un paradigme transformateur.

D’abord, elles se déploient dans des cadres institutionnels qui ne peuvent rester inchangés : le monde du travail est la résultante d’un système économique et social qui amplifie les impacts écologiques et sociaux.

Il s’agit aussi de retrouver le fil de notre histoire professionnelle, et une approche émancipatrice progressivement diluée dans les référentiels de compétences et les injonctions à l’employabilité. Car l’orientation interroge aussi le travail, la croissance et la justice sociale.

Et il ne s’agit pas seulement d’aider les personnes à s’insérer dans le monde tel qu’il est.Car l’accompagnement s’étend dans une triple dimension : écologique, sociale et démocratique.

Intégrer ces 3 dimensions, c’est déjà répondre en partie à la question de la neutralité. Si la responsabilité des professionnels est de permettre aux personnes de faire des choix éclairés, alors faire entrer l’impact environnemental et social du travail dans les pratiques d’orientation n’est plus une option. Mais une responsabilité : chacun a le droit de savoir à quoi contribue vraiment le travail qu’il exerce ou qu’on lui propose.

Cela n’impacte en aucune façon la liberté de choix mais met en avant un critère qu’on ne peut plus occulter : les impacts du travail sur l’habitabilité du monde.

Et il nous faut rendre visibles les métiers à forte utilité écologique et sociale (rénovation énergétique, soin, agriculture durable, réparation) pour qu’ils deviennent des perspectives normales, désirables, accessibles à toutes et tous, pas seulement aux plus favorisés.

3. Ouvrir des chantiers

« Agir, c’est commencer », disait Hannah Arendt. Les initiatives sont multiples et de grande qualité ; c’est notre impact qui est en question aujourd’hui.

Comment passer d’une approche adaptative à des logiques émancipatrices, en ayant conscience des paradoxes à l’œuvre ?

Nous savons aussi que, pour nombre de personnes, l’enjeu premier reste d’accéder à un travail décent. Comment, alors, ne pas ajouter de l’injonction et de la culpabilisation ? Comment ne pas réduire les questions de soutenabilité aux seules personnes qui ont des accès facilités ? Comment monter qu’il n’y a pas de prise en compte des impacts écologiques sans attention à la justice sociale ?

Pour ouvrir notre discussion, on peut réinterroger la boussole qui guide encore les vies professionnelles. On y valorise la réalisation de soi, la liberté, le pouvoir d’agir. Comme si toute vie devait consister à forcer le réel pour faire sa place, dans l’indifférence des impacts sur le bien commun.

Le moment actuel nous invite à plus d’humilité. Notre illusion de toute-puissance nous a menés aux pires destructions et accaparements.

Et si nos ressources étaient plutôt dans la reconnaissance de nos interdépendances et de nos vulnérabilités ? Notre action ne peut se résumer à la maîtrise du monde ; elle tient à l’attention que nous portons aux biens communs, si fragiles et menacés.

Choisir une voie professionnelle, c’est aussi choisir un monde.

Ce défi ne concerne pas seulement les professionnel·les de l’orientation. Il regarde les élus qui votent les politiques de l’emploi et de la formation, les formateurs qui construisent les référentiels, les syndicalistes, les parents, et chacun d’entre nous en tant que citoyen.

Repolitiser l’orientation, c’est refuser de laisser le seul marché décider de ce que vaut un travail et du monde qu’il contribue à fabriquer. C’est ouvrir, enfin, un débat public à la hauteur de ce qui se joue.