Entretien avec Aline Muller Guidetti et Sabrina Tacchini
Comment accompagner autrement, dans un monde traversé par l’effondrement écologique, les injustices sociales et les mutations du travail ? Comment sortir d’une posture “neutre” pour oser poser les vraies questions – celles du sens, de l’impact, du rapport au vivant et aux autres ?
Dans cet entretien mené par le Lab Green Guidance, nous avons eu le plaisir d’échanger avec Aline et Sabrina, deux professionnelles suisses de l’orientation engagées dans une transformation profonde de leur pratique. Ensemble, elles ont co-construit Slow ta carrière, un dispositif d’accompagnement qui relie questionnement professionnel, enjeux systémiques et transitions intérieures.
Avec sincérité et lucidité, elles partagent ici :
- leur parcours personnel et professionnel vers une orientation “hors des clous”,
- leurs outils concrets pour élargir les imaginaires professionnels,
- les tensions entre posture individuelle et dynamique collective,
- leurs doutes, espoirs, résistances… et surtout leur engagement joyeux.
Un échange qui, au-delà des mots, nous invite à penser l’orientation comme un acte de soin et de résistance, dans un monde en mutation.
Lab Green Guidance : Donc, allons-y peut-être droit au but : si vous pouvez vous présenter brièvement, Aline et Sabrina ?
Aline : Je suis Aline. Je vis à Lausanne et je suis psychologue du travail. J’ai commencé par une formation en psychologie du travail, puis je me suis spécialisée en psychologie de l’orientation professionnelle. J’ai d’abord travaillé dans l’insertion avec des chômeurs, puis avec des personnes en situation de handicap, dans la réinsertion ou la réorientation suite à des problèmes de santé.
Depuis dix ans, j’ai ouvert mon cabinet. C’était une manière de m’émanciper, de pouvoir faire les choses selon ma vision éthique, sociale. Peu à peu, j’ai aussi intégré les enjeux environnementaux. J’étais déjà sensibilisée à l’écologie : je n’ai pas pris l’avion depuis 25 ans, on n’a pas de voiture, on essaye de se déplacer sans trop de pétrole, etc.
Mais c’est en 2018 que j’ai eu une vraie prise de conscience que “l’on allait droit dans le mur”. En 2020, j’ai rencontré Sabrina et Sophie Perdrix via un réseau suisse qui s’appelle Sequoia. J’avais cette envie de faire évoluer ma pratique.
Je me suis beaucoup questionnée : dans la psychologie de l’orientation, quelle est ma responsabilité ? Est-ce que j’oriente les gens vers des métiers qui ont du sens ? Ou vers des métiers qui participent à la destruction des écosystèmes ? Et en tant que psychologue du travail, jusqu’où va l’accompagnement à l’adaptation des individus à des entreprises parfois maltraitantes, qui épuisent les ressources humaines et naturelles ?
Tout cela m’a beaucoup travaillé. Avec Sabrina et Sophie, on a eu envie d’adapter nos pratiques. On a créé des ateliers, repensé l’orientation. Sabrina, en tant que chercheuse, va encore plus loin aujourd’hui. On travaille aussi sur un livre. Ce processus a commencé en 2020 pour moi, dès 2018, et il me prend beaucoup d’énergie, mais il est aussi très stimulant.
Toutes ces activités que je fais avec Sabrina, ce livre, ces ateliers, c’est aussi de l’engagement citoyen. Par ailleurs, au cabinet, je travaille avec l’assurance invalidité en Suisse, je reçois des mandats, j’anime des ateliers, je donne des formations, surtout autour de l’orientation, la réinsertion professionnelle, les bilans et les accompagnements individuels (notamment pour des personnes en burn-out).
Sabrina : J’ai aussi fait des études de psychologie de l’orientation. J’ai travaillé pendant dix ans avec un public adulte pour l’État. J’accompagnais toutes sortes de personnes : certaines en questionnement professionnel, d’autres avec des problèmes de santé, de chômage ou de précarité. Il y avait aussi des jeunes qui ne trouvaient pas d’apprentissage. En Suisse, le système dual permet d’apprendre un métier dès 15 ans, tout en allant à l’école. Moi-même, j’ai fait deux apprentissages avant de commencer la psychologie. Ce système fonctionne plutôt bien en Suisse.
Ce qui a fait évoluer ma réflexion socio-écologique, c’est le fait d’accompagner des personnes “coûte que coûte”. L’assurance-chômage laisse peu de temps. Et là, j’ai pris conscience de la fracture sociale et écologique. Il fallait retrouver un emploi rapidement, même si c’était pour travailler dans des entreprises très problématiques. J’ai arrêté d’aider les gens à postuler dans ces boîtes. Je leur disais : “Je vous montre comment faire, mais moi, je ne postule pas pour vous.” Je me suis sentie très seule dans cette résistance. Je me disais : “Mais ce n’est pas possible, on ne peut pas fonctionner comme ça, envoyer les gens faire tout et n’importe quoi !”
Je cherchais des réponses. J’ai lu Guichard, mais il y avait peu de choses sur ces questions éthiques. Pendant le Covid, heureusement, j’ai rencontré Aline et Sophie. On a pu créer des outils concrets. Avant cela, il y avait quelques textes disant “il faudrait y penser”, mais rien de concret. Shekina avait commencé certaines choses, mais il n’y avait pas de vraie prise en charge de ces enjeux.
Slow ta Carrière est né à ce moment-là. Et pendant le Covid, beaucoup de gens se sont remis en question : “Mon métier est-il utile ?” Ce qui est fort avec Slow ta Carrière, c’est qu’on n’a pas repris la voie normale comme beaucoup l’ont fait. On a vraiment changé de cap. Moi, en plus, j’ai eu un cancer à ce moment-là. Ça a été une rupture. Je ne pouvais plus continuer à m’acclimater. J’ai repris des études à l’université de Lausanne pour comprendre ce qui pousse certaines personnes à faire une transition professionnelle écologique.
Depuis longtemps, je suis aussi militante chez Extinction Rebellion et dans le collectif Doctors for XR. Je voyais que je n’étais pas seule à vouloir transformer les pratiques professionnelles, notamment dans la santé. Car au-delà du climat, ce sont surtout des problèmes de santé qui se multiplient : pollution, alimentation, cancers précoces, maladies métaboliques…
Aujourd’hui, on a beaucoup d’écrits sur les freins (psychologiques, sociologiques, anthropologiques…), mais peu sur ce qui motive les adultes à changer. Je suis partie à la recherche de ces “gens en chemin”. Ce terme souligne qu’il y a une pluralité de parcours. Cela fait maintenant quatre ans que je travaille sur ce thème à l’université de Lausanne. J’arrive doucement à la fin de mes recherches. J’ai eu la chance d’avoir du temps et de la liberté pour accompagner étudiants et étudiantes, donner des conférences, intervenir dans des écoles… C’est un privilège d’avoir pu mener une vie plus citoyenne grâce à cela.
Lab Green Guidance : Pourriez-vous présenter l’approche que vous avez développée dans vos ateliers “Slow ta Carrière” ?
Sabrina : Au début, on a construit les ateliers en suivant la logique classique de l’orientation : questionnement sur soi, puis intégration des enjeux écologiques et sociaux. Mais on va toujours au-delà des seuls centres d’intérêt individuels : on questionne les conséquences de ses choix sur les autres, humains et non-humains. On appelle cela les “autruis d’ici et d’ailleurs”, en incluant les populations du Sud global, les rapports de force Nord-Sud, mais aussi les inégalités internes à nos pays.
On a observé, dans nos recherches, que beaucoup de personnes se posent réellement des questions sur ces dynamiques de privilège, de pouvoir, d’exploitation. Au départ, ces ateliers s’adressaient surtout à un public déjà sensibilisé, comme nous. Mais on a fait en sorte que les outils puissent être utilisés avec tout le monde. Aline pourra en parler davantage, car elle les intègre dans toutes ses pratiques, quels que soient les profils : que les gens soient précarisés ou non, sensibilisés ou non, engagés ou non. On ne réserve pas ces questionnements aux personnes privilégiées.
Aline : Pour moi, l’envie de faire collectif est venue de ce constat : les institutions et les entreprises proposent encore très peu de postes à la hauteur des enjeux écologiques et sociaux. Or, ce n’est pas toujours sur les sites de formation qu’on va trouver des alternatives.
Le collectif permet d’explorer d’autres voies, de rompre avec la solitude ressentie quand on ne se reconnaît plus dans le monde du travail. On a transposé les bilans individuels en formats collectifs, en y ajoutant systématiquement une dimension relationnelle : dans mes choix, comment j’intègre les autres, le vivant, les humains et non-humains ?
Concrètement, on a intégré cette dimension dans les jeux, les cartes, les exercices. Et je crois que ce qui fait une vraie différence, c’est notre discours. On propose un autre narratif du travail. Par exemple, sur le burn-out, on ne s’arrête pas au symptôme. On montre que c’est culturel, systémique, lié à un modèle économique. On invite à imaginer d’autres façons de vivre et de travailler. C’est un changement de référentiel, et ça, je crois que peu de professionnels le font encore. Ou en tout cas, pas de cette façon.
On a rencontré pas mal de contraintes, notamment pour trouver un public. Il y avait une dynamique, vers 2018, avec le livre de Pablo Servigne, la démission de Nicolas Hulot en France… Beaucoup d’éléments ont fait que la question écologique était plus présente.
À ce moment-là, un certain pourcentage de personnes — qui reste minoritaire, certes — ont vraiment pris conscience des enjeux et ont changé de trajectoire. Mais depuis, j’ai l’impression que cela s’est un peu ratatiné. Celles et ceux qui avaient la force de faire cette transition l’ont fait. Aujourd’hui, on a parfois l’impression que “le monde est en marche”, que chaque entreprise a mis en place son petit protocole écolo — comme le tri à la cantine — et que cela suffit. Ou alors, certaines personnes pensent qu’on ne peut rien y faire. J’ai même vu des gens qui avaient commencé à se remettre en question… et qui sont revenus comme avant, voire pire.
Du coup, ce public qui serait naturellement intéressé par Slow ta Carrière est un peu moins visible. Il a déjà fait le chemin, il a eu la force de le faire. Moi, aujourd’hui, j’anime des ateliers dans une structure d’insertion avec des publics assez fragilisés. Et j’utilise exactement le même processus. Finalement, Slow ta Carrière peut être adapté à tout le monde.
Et si je peux déjà aborder la question du collectif vs l’individuel : pour moi, c’est beaucoup plus facile en collectif. Ma posture change. Je facilite, je crée un cadre sécurisant, mais je ne suis pas dans une relation de face-à-face où je dois porter le lien seule. Je suis perçue autrement. Je suis là pour animer un processus, pas pour être disponible uniquement pour une personne. Les participant·es savent qu’ils prennent ce qu’ils veulent, qu’ils sont autonomes. Cela leur donne plus de pouvoir d’agir.
Et c’est aussi plus facile de parler de l’état du monde, de transmettre des informations sensibles ou complexes. En individuel, la posture est différente. Il y a une plus grande responsabilité dans la relation, et je trouve que c’est moins évident pour moi d’aborder certains sujets.
Sabrina : Oui, l’idée, c’était vraiment d’introduire du collectif dans l’individuel. De travailler autrement en orientation. On a l’habitude de fonctionner en consultation individuelle, mais là, on s’est dit qu’il fallait sortir de ce schéma. Il y a beaucoup de personnes qui rencontrent les mêmes difficultés, les mêmes blocages, et qui n’arrivent pas à s’en sortir seules. Alors pourquoi ne pas les réunir ? Créer des espaces où l’on partage, où l’on avance ensemble.

Lab Green Guidance : Qu’est-ce qui est spécifique à votre approche par rapport à un accompagnement classique ?
Sabrina : On a déjà développé plusieurs outils qui utilisent un narratif différent. Par exemple, on est parties d’un constat très simple : les questionnaires d’intérêt classiques, du type RIASEC, proposent souvent des items comme “réparer une voiture” ou “travailler dans l’industrie automobile”. Ça nous a interpellées. Alors on a créé nos propres versions de ces outils, avec des propositions plus alignées sur les enjeux écologiques : réparer un vélo, construire des toilettes sèches, développer une coopérative…
L’idée, ce n’est pas de tout révolutionner, mais de proposer en parallèle des outils avec un autre récit, pour faire exister des “plans B” écologiques. Montrer que d’autres voies sont possibles.
On a aussi conçu un jeu de cartes sur les grands enjeux sociaux et écologiques, qui permet aux participant·es de se situer, d’identifier ce qui les touche, ce qu’ils aimeraient rejoindre ou transformer.
On s’est inspirées, par exemple, de la théorie du donut. Elle propose que les activités humaines devraient se situer dans un espace sûr et juste : ne pas dépasser les limites planétaires (comme le climat, la biodiversité, la qualité de l’air…), tout en répondant aux besoins humains fondamentaux. Ça nous a amenées à créer des outils qui croisent les intérêts et les rôles avec l’utilité sociale et écologique. Et ça fonctionne très bien.
Mais surtout, on va plus loin que les simples questions d’intérêt ou de compétence. On demande : Est-ce que ton travail a un impact sur quelqu’un d’autre ? Est-ce que ça règle un problème ou ça en crée un nouveau ? Est-ce que ça améliore la situation pour des personnes au Sud ou au contraire, est-ce que ça la dégrade ? On inclut également une réflexion sur la vie privée, citoyenne, communautaire : comment chacun peut s’organiser pour que les choses aillent mieux ?
Aline : Oui, et en complément, il y a le changement de narratif, mais aussi cette idée de faire ressentir aux gens les liens dans lesquels ils sont pris, et ceux qu’ils peuvent influencer.
On utilise des outils classiques comme la ligne de vie, mais on y ajoute des questions inhabituelles : Est-ce qu’à un moment, un événement politique ou écologique a influencé ton parcours ? Ça permet d’élargir la perspective au-delà du cadre travail-famille.
On propose aussi une “expérience enrichissante” : inviter la personne à identifier une activité où elle a été en lien, où elle a apporté quelque chose à autrui. Ce sont des dimensions qu’on intègre systématiquement, mais qui sont absentes des bilans classiques.
Et puis, sur le rapport au travail : dès que quelqu’un est en épuisement, on ne s’arrête pas à l’individu. On déconstruit ensemble le fonctionnement du monde du travail. On parle de compétition, de croissance permanente, d’objectifs inatteignables. On essaie de déresponsabiliser la personne, de lui montrer qu’elle est prise dans un engrenage. Rien que cette posture diminue la pression. Ça baisse l’anxiété. Ça remet la responsabilité ailleurs, de manière plus juste.
Et puis, pour être honnêtes, avec Sabrina, on a nous-mêmes fait une véritable transition intérieure. Cette posture, on ne peut pas juste la “jouer”. Il faut que ce soit ancré.
Lab Green Guidance : Et en termes d’impact ou d’objectif de ce travail, quelles sont vos aspirations, vos espoirs ? À quoi vous voulez contribuer ?
Sabrina : Moi, je me questionne beaucoup maintenant. D’accord, il y a le counselling, le boulot de psychologue en orientation. Mais j’éprouve parfois un certain désespoir : est-ce que la psychologie de l’orientation ne pourrait pas aussi accompagner les professionnels déjà en chemin, déjà en train de transformer leurs pratiques ? J’ai testé cela avec un groupe d’architectes en chemin. Ils et elles voulaient transformer sa manière de travailler, et on a collaboré : lui en tant qu’architecte, moi en tant que psychologue. L’idée était de l’accompagner dans cette intégration. Et je me demande si ce n’est pas ça aussi, notre rôle.
Ce n’est pas le counselling au sens traditionnel. C’est de la psychologie des transitions, mais ce n’est pas reconnu comme une mission classique du psychologue de l’orientation. Pourtant, je pense qu’on pourrait être très pertinent dans cet espace-là. On connaît le monde du travail, on connaît les dynamiques de changement. C’est un champ immense. Bien plus que les théories du changement issues du management ou du coaching. Et je cherche, mais je ne trouve pas encore de théorie des transitions intérieures qui intègre les transitions des pratiques professionnelles. On parle beaucoup de reconversion, mais pas de transformation du travail dans les métiers existants.
Donc pour moi, il y a un gros potentiel, un vrai chantier. Aujourd’hui, on prend les individus un par un. Mais aller dans les collectifs, dans les associations professionnelles, et se demander : Comment on fait évoluer ce métier ? Comment on change nos pratiques à l’échelle d’un groupe ? Ce serait puissant. C’est mon espoir.
Aline : Oui, et je crois que tout ça demande beaucoup d’humilité. Parce que c’est un énorme chantier. Et ça prend une énergie folle. C’est très intensif, tout ce qu’on a mis en place. Je suis heureuse qu’on puisse poser un peu tout cela avec le livre qu’on termine. Ça nous permet de faire le point.
Je me situe plutôt dans la logique des petits pas. Une posture de cohérence : faire modèle, même à petite échelle. Montrer que c’est possible. Et peut-être que ça inspirera quelques personnes. C’est long, mais je crois à la boule de neige.
Et puis, comme dit Sabrina, on sent qu’il y a une dynamique. Avec le Lab, par exemple, moi je trouve ça génial. On n’est pas si nombreux, mais on se retrouve entre professionnels de différents pays. Et ça, ça porte. Ça soutient. Je trouve que c’est déjà beaucoup.
Et puis, il faut le dire aussi : ça m’a fait du bien. Je ne pouvais pas rester inactive. Intérieurement, c’était trop fort. Il fallait que je m’engage. Et ça m’a poussée à faire des choses que je n’aurais jamais osées : parler en public, intervenir dans les médias… Ça m’a donné une énergie incroyable.
Et c’est aussi ce qu’on veut transmettre : que tout n’est pas noir. Que cet engagement, cette remise en question, peut être source de joie.

Lab Green Guidance : Que répondez-vous aux gens qui disent : “Oui, mais il faut qu’on soit neutre, impartial” ? Que pensez-vous de ces précautions éthiques que certains soulèvent ?
Sabrina : S’ils sont neutres en carbone, ça me va ! (rire)
C’est une grande question, mais en fait, on n’est jamais neutre. On a l’impression que, parce qu’on suit les règles du marché dominant, on est neutre. Mais ce n’est pas le cas. En fait, on est juste du côté du néolibéralisme, du côté des oppresseurs, des rapports de force. Donc ce n’est pas de la neutralité.
Aujourd’hui, le monde est devenu fou : problèmes géopolitiques, crises écologiques, des morts… C’est devenu une question morale de se positionner. Avant, même la Suisse pouvait prétendre à une certaine neutralité. Mais aujourd’hui, c’est impossible. Ça brasse émotionnellement, mais on se positionne du côté de la vie. Et ça ne plaira pas à tout le monde, mais moralement, on ne peut plus faire l’impasse.
En orientation, on accepte facilement de dire qu’un métier va être remplacé par une machine. Mais pourquoi n’ose-t-on pas dire que tel secteur détruit le vivant ? Un exemple concret : dans mon canton, il y a très peu de places d’apprentissage pour les assistantes socio-éducatives. Trois jeunes filles viennent avec ce projet. Si on était neutres, on dirait : “OK, on va t’aider.” Mais non, on leur dit : “Il faut prévoir un plan B.” C’est basé sur des statistiques, oui. Mais ça montre bien qu’on ne l’est jamais vraiment, neutres. C’est juste que certaines formes de biais sont acceptées car elles vont dans le sens du discours dominant.
On a l’impression que, parce qu’on suit les règles du marché dominant, on est neutre. Mais ce n’est pas le cas. En fait, on est juste du côté du néolibéralisme, du côté des oppresseurs, des rapports de force. Donc ce n’est pas de la neutralité.
Aline : Quand on parle de l’état de la planète, aujourd’hui, plus personne ne nie. Aucun consultant ne nous dit : “Non, ça n’existe pas.” Bien sûr, la façon d’en parler compte. On ne peut pas toujours aller aussi loin qu’on le voudrait, mais au moins mettre le sujet sur la table, le nommer, ça, on peut le faire.
Après, c’est vrai que, selon ce que dit la personne, ce n’est pas toujours simple de se positionner frontalement. En entretien individuel, on veut garder le lien. On ne peut pas transformer ça en débat. Mais on peut informer, sensibiliser, ouvrir des questions.
Sabrina : Oui, et puis ce sont des faits scientifiques. Il ne s’agit pas de donner son opinion, mais de dire : “Il y a cette réalité-là.” Des dizaines d’études disent que les métiers vont changer. Et pourtant, dans un article que je lisais récemment sur l’âge numérique, aucune mention des crises écologiques. C’est ça, le problème de l’orientation : elle regarde un pan du réel, mais pas l’autre.
Il ne s’agit pas seulement de précarité ou de compétences. C’est aussi une question de justice. L’incertitude du monde du travail, elle n’est pas naturelle. Elle est produite par des décisions politiques, économiques, géopolitiques. En Suisse, par exemple, on concentre énormément de richesse. Mais il y a aussi des gens précarisés, qui cumulent trois ou quatre jobs pour survivre. Donc oui, ce monde est rendu incertain. Et en tant que praticiens, on ne peut pas faire semblant de ne pas le voir.
Lab Green Guidance : Qu’est-ce qui est le plus difficile dans ce travail ?
Aline : Pour moi, c’est la posture en accompagnement individuel. J’ai parfois l’impression de ne pas pouvoir aller aussi loin que je le souhaiterais. Avec certaines personnes, c’est possible : elles sont déjà dans un questionnement de fond, on peut explorer le rapport au travail, envisager de baisser son taux d’activité, penser à des projets alternatifs, etc.
Mais avec d’autres, même sensibles aux enjeux écologiques, il y a beaucoup de résistance. En Suisse, maintenir un certain niveau de vie reste très important et il est très difficile pour les gens de lâcher cela. Alors je me demande : est-ce que c’est ma posture qui bloque ? Ou est-ce le cadre de l’entretien individuel ?
Je travaille aussi sous mandat, parfois avec des entreprises ou des institutions. Et là, je ressens qu’il faut que les gens repartent satisfaits. Ce n’est pas évident de pousser trop loin les remises en question. Par contre, dans les ateliers ou les conférences, c’est beaucoup plus facile pour moi.
Sabrina : Pour moi, ce qui est le plus difficile, c’est le manque de financement et le manque d’idées politiques. Par exemple, en France, avec la loi sur le “planification écologique”, on aurait dû sortir les grands moyens pour accompagner les agriculteurs et agricultrices dans la transition. Or, ce n’est pas le cas. Je vais parfois aider dans des fermes qui pratiquent l’agriculture syntropique. C’est très dur de boucler les fins de mois, de trouver assez de monde pour travailler. Tout repose encore sur la bonne volonté de quelques personnes. Ce n’est pas tenable. Et si on prend vraiment au sérieux les enjeux de la transition, il faudrait aussi arrêter de pousser les gens vers des longues études universitaires. Il faudrait revaloriser les gestes concrets, manuels. Mais en Suisse, ce n’est pas du tout la direction prise. On valorise toujours plus de diplômes, plus de réflexion… alors que parfois, il faudrait juste agir.
On passe un temps fou à réfléchir à nos gestes individuels, comment acheter plus bio… alors que si on allait “secouer le cocotier”, on pourrait faire avancer les choses. On se perd dans la réflexion alors qu’il faut passer à l’action.
Aline : Oui, et pour compléter : dans le champ de l’orientation, on est habitués à être adossés à des politiques publiques, à des systèmes de formation, à un marché du travail.
Mais nous, on vient avec un discours qui est en décalage. Et tant que ce discours n’est pas soutenu institutionnellement, on reste marginaux. Prenons un exemple : à Lausanne, il y a une grande entreprise multinationale. Elle propose plein d’emplois. Aller dire aux gens de ne pas y postuler, c’est compliqué. On pourrait leur proposer des activités manuelles, mais ils ne gagneront peut être pas leur vie aussi bien qu’avant. Et pour beaucoup, ce n’est pas envisageable. Il y a encore une forte attache à certains standards de confort : les vacances, la voiture…
Tout ça, c’est de l’ordre de l’imaginaire collectif. Et on ne peut pas tout déconstruire dans le cadre d’un simple bilan d’orientation, même si on peut semer des graines.
Lab Green Guidance : Qu’est-ce que vous conseilleriez à un·e professionnel·le de l’accompagnement qui voudrait verdir sa pratique, sans forcément travailler avec un public déjà sensibilisé ? Par quoi commencer ?
Aline : Je pense que tout ce qu’on a développé dans Slow ta carrière peut tout à fait être adapté à l’individuel. On travaille à la fois sur ce que la personne a envie de faire et sur ce qu’elle a envie d’apporter au monde. Donc on peut tout simplement, dans les questionnements classiques, introduire une question du type : “À quoi ai-je envie de contribuer ? Pour quels biens communs ?”
Juste ça, ça amène déjà une nouvelle manière de faire. Un petit décentrage du “je” peut tout changer. Et les gens embarquent. Par exemple, j’utilise souvent un exercice autour du sens au travail avec des fiches de langage. Une des questions, c’est : “Qu’est-ce que j’aimerais que mon travail apporte aux autres, au monde ?” Jamais personne ne me dit : “C’est bizarre comme question.” C’est intégré parmi d’autres, donc ça passe très bien.
Je fais aussi l’exercice “Mes rôles pour demain”, qui questionne les engagements : pourquoi ai-je envie de m’engager ? Là encore, je le propose à tout le monde. Ça fonctionne, parce qu’on peut le relier à une recherche de bien-être : “Se sentir utile, c’est aussi se sentir bien.” Donc on peut commencer par là. Et c’est peut-être plus simple que de s’attaquer d’emblée à la posture, qui demande un plus grand travail personnel.
Je sais que certain·es pros ne se sentent pas légitimes, parce qu’ils ou elles n’ont pas encore eux-mêmes complètement “changé de vie”. Mais ce n’est pas grave. L’important, c’est d’essayer, d’oser, d’y aller pas à pas. Même une petite question différente, c’est déjà mieux que de ne rien faire. C’est vraiment une logique de petits pas.
Un petit décentrage du “je” peut tout changer. Rien que le fait de poser la question “À quoi vous voulez contribuer ?”… ça change déjà quelque chose. Les gens embarquent.
Sabrina : Oui, c’est une bonne piste : se demander quel problème j’aimerais résoudre, pour quel bien commun j’ai envie d’agir. Et les études montrent que c’est ça qui donne le plus de sens à la vie : participer à quelque chose de plus grand que soi.
Le problème, c’est qu’en psychologie, on s’est un peu “pris les pieds dans le tapis” : on a réduit l’épanouissement à des objectifs très individualistes — apprendre une langue, faire un voyage… et on a oublié cette dimension de dépassement de soi au sens de transcender son propre intérêt. Croire en quelque chose de plus grand, agir pour le collectif, ça nourrit aussi profondément.
Et je crois que dans la grande accélération, on a perdu ça. Entre les années de Bateson et aujourd’hui, on a renié une part de la substance de la vie, tout simplement.
Donc je dirais : remettre du sens collectif dans nos pratiques, et surtout se réunir. Aller aux réunions du Lab Green Guidance, se créer un réseau, rencontrer des pairs, trouver de l’inspiration. Le Lab fait bien ça : il réunit les gens. Et surtout, ne pas attendre d’être parfait·e. Nous, on ne l’est pas. Rien que vivre dans un pays occidental, c’est déjà participer à des inégalités. Mais le fait d’être “en chemin”, de se questionner, ça change tout. Je ne me verrais pas arriver à un atelier dans une grosse voiture de luxe pour dire aux jeunes : “Écoutez, il y a des problèmes écologiques.” Il faut une certaine cohérence, mais pas une perfection. Il faut oser se mettre en mouvement, avec honnêteté.
Lab Green Guidance : Est-ce qu’il y a quelque chose que vous aimeriez encore ajouter, qui n’a pas été abordé ?
Sabrina : Je trouve que ce qui se passe autour du Lab Green Guidance est vraiment stimulant. L’énergie qui circule, les personnes qui se réunissent, qui échangent, qui se répondent sur LinkedIn ou ailleurs… c’est hyper encourageant. C’est vivant, c’est joyeux. Et c’est bien que d’autres nous rejoignent pour cet esprit-là. En orientation, oui, il y a des associations, mais souvent c’est très formel. Là, c’est une autre dynamique. Plus informelle, plus chaleureuse. Et franchement, faire partie du changement du monde… c’est cool, non ? Juste réfléchir ensemble, ça fait déjà du bien. C’est hyper stimulant.
Aline : Oui, moi aussi je voulais remercier le Lab. Je sens qu’il se passe vraiment quelque chose. Il y a de l’énergie, du lien, du mouvement. Alors j’espère que d’autres viendront, parce qu’on le sait, l’énergie s’épuise aussi. Mais je crois que ce qu’on fait, même à notre échelle, ça fait une vraie différence. Et plus on sera nombreux·ses, plus ça fera réfléchir autour de nous. Ça compte. C’est pas anodin. Ça plante des graines.
Sabrina :
Et je me disais… peut-être qu’on pourrait imaginer un pôle politique dans le Lab ? Pour écrire à des associations professionnelles qu’elles arrêtent les congrès en avion, ou interpeller la Suisse sur le site orientation.ch, ou encore, en France, réagir à des trucs absurdes comme sur les sites de l’Onisep sur les ODD où on trouve « banquier » comme métier qui contribue à la responsabilité sociale. Voilà, un peu d’activisme, non ? (rire)